Omis de la fresque présidentielle dressée par le patron du PDCI-RDA lors de son adresse à la nation pour le 66e anniversaire de l’indépendance, l’ancien chef d’État Laurent Gbagbo apparaît comme le grand absent d’un discours qui se voulait pourtant rassembleur.
En s’adressant aux Ivoiriens pour la fête nationale, le président du PDCI-RDA a choisi de mesurer au millimètre la mémoire politique du pays. Tidjane Thiam a entamé son message solennel en rappelant que la commémoration républicaine offrait l’occasion de saluer la mémoire des bâtisseurs de la nation. « La célébration du 66e anniversaire de notre indépendance me donne l’agréable occasion de m’adresser à chacune et à chacun d’entre vous. Cette indépendance, nous la devons au courage de femmes et d’hommes dont la mémoire s’impose à nous », a-t-il affirmé, posant le cadre d’un hommage aux figures majeures qui ont façonné la Côte d’Ivoire.
Pourtant, dans la liste des personnalités de premier plan citées par le dirigeant de l’opposition, un silence assourdissant se fait entendre. Tidjane Thiam passe minutieusement en revue la ligne dynastique des chefs d’État ivoiriens, rendant un hommage appuyé au fondateur du pays tout comme à ses successeurs directs et actuels. « Mes pensées vont au père de notre indépendance, le président Félix Houphouët-Boigny, de vénérée mémoire, qui a su faire de la Côte d’Ivoire un pays respecté à travers le monde », déclare-t-il, avant d’enchaîner avec la mémoire d’Henri Konan Bédié et de saluer l’actuel occupant du palais d’Abidjan : « Je salue aussi respectueusement le président Alassane Ouattara, qui préside aux destinées de notre pays depuis 2011 ». Entre la gouvernance d’Henri Konan Bédié et celle d’Alassane Ouattara, une décennie entière d’histoire républicaine s’efface ainsi d’un trait de plume : aucune mention de Laurent Gbagbo, président de la République de 2000 à 2011.
Cette omission est d’autant plus frappante que le patron du vieux parti affirme pourtant vouloir englober l’ensemble de la trajectoire républicaine et de ses dirigeants. « La Côte d’Ivoire doit beaucoup à tous ses présidents », avance-t-il dans son allocution, formulant une formule générale qui contraste vivement avec l’absence de nomination explicite du fondateur du PPA-CI. En ignorant royalement celui qui a dirigé le pays pendant plus de dix ans, Tidjane Thiam trace une ligne de démarcation politique très claire, recentrant le récit national sur le triptyque Houphouët-Bédié-Ouattara tout en tenant à l’écart la figure de l’ancien chef d’État socialiste.
Pour envelopper cet oubli calculé, l’ancien dirigeant du Crédit Suisse préfère réorienter son discours vers l’effort collectif et populaire, insistant sur le fait que la nation ne saurait se réduire aux seules figures exécutives. « L’histoire d’une nation ne s’écrit pas seulement au sommet de l’État, elle est aussi l’œuvre d’un peuple. Cette œuvre collective, c’est celle de nos paysans, de nos travailleurs, de nos entrepreneurs, de nos forces de défense et de sécurité », rappelle-t-il, vantant l’engagement de la société civile et des cadres du PDCI-RDA depuis 1946. En contournant soigneusement le nom de Gbagbo tout en célébrant l’unité populaire et les figures de la tradition houphouëtiste, Tidjane Thiam livre un message politique pesé, où le silence envers certains acteurs d’hier résonne avec autant de force que les hommages appuyés rendus aux autres.
Georges Badiel
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