Alors que la saison des pluies bat son plein sur le district d’Abidjan, ravivant le spectre des inondations, les récentes démolitions au quartier ‘’Campement’’ de Koumassi laissent des dizaines de familles ivoiriennes sans toit. Face à l’urgence humanitaire qui se joue sous nos yeux, une question fondamentale émerge : si l’État a su bâtir des logements pour les réfugiés d’ailleurs, pourquoi ne peut-il pas en faire autant pour ses propres citoyens mis à la rue ?
C’est un contraste qui fait grincer des dents dans les rues d’Abidjan. En 2023 et 2024, la Côte d’Ivoire faisait l’admiration de la sous-région en accueillant avec humanisme et dignité des milliers de réfugiés burkinabè fuyant le terrorisme. Le gouvernement ivoirien ne s’était pas contenté de discours. Des actions fortes avaient été initiées, allant jusqu’à la construction de logements et de sites d’accueil temporaires aménagés pour leur garantir un abri décent, dans un environnement sûr et stable. Plus de 1 100 maisons de 26 m2 chacune, composées d’un salon et d’une chambre, ont été construites pour accueillir des familles ou des groupes de 6 à 7 personnes. Un élan de solidarité salué, à juste titre, par la communauté internationale et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) qui évoque ‘’une première’’ sur le continent.
Pourtant, le mercredi 3 juin 2026, c’est un tout autre spectacle auquel les Ivoiriens ont assisté à Koumassi, au quartier Houphouët-Boigny communément appelé ‘’Campement’’. En exécution d’une décision de justice au profit d’un opérateur économique, des bulldozers ont rasé des habitations, jetant de nombreuses familles dans le dénuement le plus total. Le tout, au pire moment possible.
L’épreuve de la pluie et de la rue
Les prévisions de la Société d’exploitation et de développement aéroportuaire, aéronautique et météorologique (SODEXAM) sont pourtant formelles : Abidjan est sous vigilance jaune, et les orages vont s’intensifier tout au long de ce mois de juin. Pour les populations déguerpies de Koumassi, l’urgence n’est plus seulement juridique, elle est vitale. Comment survivre aux inondations quand on dort à la belle étoile, au milieu des décombres ?
Certes, le maire de la commune, Narcisse Toussaint Balley, s’est rendu sur les lieux pour installer une cellule de crise et promettre un soutien social. Certes, le District autonome d’Abidjan évoque régulièrement des plans de relocalisation à long terme pour les populations déguerpis. Mais sur le terrain, la réalité immédiate est là : des Ivoiriens dorment sous la pluie. « Si l’État a trouvé les moyens logistiques et financiers pour loger dignement des milliers de réfugiés frères en un temps record, pourquoi nos propres compatriotes doivent-ils attendre des mois dans la boue avant d’espérer un relogement ? », s’interroge un leader associatif local, sous couvert d’anonymat.
Une diplomatie humanitaire qui interroge l’interne
L’interrogation est loin d’être dénuée de sens. Elle touche au cœur même du contrat social entre l’État et ses citoyens. La souveraineté et la justice économique d’un pays se mesurent aussi à sa capacité à protéger les siens en période de vulnérabilité.
Si le gouvernement a prouvé qu’il savait gérer l’urgence humanitaire de masse pour des populations frontalières, ce qui honore la tradition d’hospitalité de la Côte d’Ivoire, il dispose donc de l’expertise et des mécanismes nécessaires pour déployer des solutions de relogement d’urgence.
Appliquer la même formule aux déguerpis de Koumassi et des autres zones critiques d’Abidjan ne serait pas un privilège, mais une cohérence politique et morale. À l’heure où le ciel gronde sur la capitale économique, la construction de sites d’accueil temporaires ou de logements sociaux d’urgence pour les nationaux n’est plus une option : c’est un devoir d’ingérence humanitaire interne.
Ouattara Yvette
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