Alors que le gouvernement ivoirien vante les mérites de sa politique de redistribution face à l’extrême pauvreté, une autre lecture, portée par l’économiste et ancien président de l’Assemblée nationale Mamadou Koulibaly, dénonce un mécanisme de « saupoudrage » inefficace à long terme et une opacité dans le ciblage des bénéficiaires.
C’est un colossal réservoir de cash qui interroge. Entre 2022 et 2024, le Programme Filets Sociaux Productifs (PFSP) en Côte d’Ivoire a mobilisé pas moins de 138,6 milliards de FCFA. L’objectif affiché par le ministère de la Solidarité est noble : distribuer une allocation trimestrielle de 36 000 FCFA pendant trois ans à 275 000 ménages en situation d’extrême pauvreté, conclue par une « subvention de sortie » de 72 000 FCFA pour financer des activités génératrices de revenus (AGR). Pourtant, derrière la communication officielle, une analyse rigoureuse des flux financiers et des impacts réels met en lumière les limites structurelles d’une politique qui s’apparente, pour ses détracteurs, à un gouffre financier aux visées plus électorales qu’économiques.
Si la somme globale de 118,8 milliards de FCFA de transferts directs (hors bonus de sortie) impressionne, sa réalité sur le terrain s’avère dérisoire une fois rapportée à l’échelle humaine. En se basant sur le Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-2021), la taille moyenne d’un ménage en Côte d’Ivoire est de 5,2 personnes. Les 275 000 ménages ciblés représentent donc environ 1 430 000 individus. Un calcul mathématique simple révèle l’ampleur du mirage.
Selon l’analyse de l’ancien président de l’Assemblée nationale, l’État se contenterait de « saupoudrer » ces populations de l’extrême pauvreté, définie par un niveau de vie inférieur à 375 FCFA par jour, en leur injectant une aide quotidienne de seulement 76 FCFA par personne. Ce « saupoudrage » monétaire permet-il réellement de transformer une trajectoire économique individuelle ? La réponse est structurellement non.
Les bénéficiaires travailleurs sociaux ou militants ?
L’autre angle mort de ce programme réside dans son architecture de sélection. Pour être inscrit au Registre Social Unique (RSU), le demandeur doit se rendre dans un centre social. L’étape cruciale de l’enquête de terrain, censée confirmer la vulnérabilité du ménage, est menée par les agents du ministère de la Solidarité.
L’économiste y voit un risque de centralisation administrative, redoutant que ce ciblage ne dissimule des financements politiques occultes de politisation sur le choix des bénéficiaires. Dans un contexte de gouvernance fragile, le risque est grand de voir ces transferts de fonds massifs par monnaie mobile (Mobile Money) se transformer en financements politiques occultes, destinés à entretenir des clientèles électorales plutôt qu’à cibler les bassins de pauvreté réels.
L’absence de co-responsabilité
Comment rompre avec la dépendance et l’aide inconditionnelle pour s’inscrire dans une réduction de la pauvreté à long terme ? La Côte d’Ivoire semble avoir ignoré les clés du succès des modèles internationaux, à commencer par la Bolsa Família du Brésil sous la présidence de Lula, pourtant érigée en exemple par la Banque Mondiale.
Le modèle brésilien ne distribuait pas de l’argent sans contrepartie. Les transferts y étaient strictement conditionnés à des exigences de développement humain : « scolarisation obligatoire des enfants du ménage; suivi médical et vaccination à jour; en milieu rural, obligation de fournir une partie de la production vivrière locale aux cantines scolaires et aux banques alimentaires ». En Côte d’Ivoire, le programme des filets sociaux distribue des liquidités sans imposer de réels leviers d’émancipation ou de co-responsabilité.
La pauvreté comme alibi ?
En ajoutant les 19,8 milliards de FCFA injectés pour les subventions de sortie (72 000 FCFA par ménage), ce sont près de 138,6 milliards de FCFA de fonds publics, souvent adossés à de la dette ou à de l’aide extérieure, qui quittent les caisses de l’État pour des destinations dont l’efficacité macroéconomique reste à prouver.
Faute de conditionnalités strictes et d’un ciblage transparent et indépendant, le programme ivoirien des filets sociaux court le risque d’instrumentaliser la misère. Tant que l’aide immédiate ne sera pas structurellement liée à l’éducation, à la santé et à la production locale, la pauvreté risquera de demeurer un alibi commode pour justifier des décaissements opaques.
Ouattara Yvette
Views: 6





































